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Musée nostalgique

Un patient, M, nous fait part, dans son bilan Eladeb que nous proposons lors des premières séance du groupe AP ("Autonomie et projets"), de ses difficultés à prendre le bus. Vérification faite, il ne présente pas de difficultés réelles dans cette situation mais il a surtout le sentiment de ne pas pouvoir lire facilement le plan du centre de Nancy. Une séance groupale est donc proposée et nous travaillons sur cette situation qui intéresse aussi les autres patients. La séance commence par l'identification du nom des agglomérations situées autour de Nancy, sous forme d'une sorte de quizz sur plan, puis nous repérons les grandes lignes de bus pour les intégrer sur un plan très vaste et nous resserrons de plus en plus la vision des lignes de bus jusqu'à parvenir à un gros plan du centre de la ville. L'un des patients utilise les zones clefs de la ville telle que la place Stanislas, la pépinière, différents musées et autres parc, pour se donner des points de repères. La séance se transforme peu à peu, en une visite virtuelle de Nancy et M évoque son désir d'aller visiter la villa Majorelle.

Dans le groupe AP, nous tentons de mettre en lumière les compétences et ressources des personnes présentes, et de coopérer pour réaliser des projets individuels. Ces projets individuels, lorsqu'ils se présentent comme celui-ci, une visite de musée, peuvent devenir un projet collectif.
Je demande donc aux autres patients s'ils connaissent ce musée et s'ils souhaiteraient le visiter. La réponse étant positive, nous nous penchons sur les flyers que la stagiaire avait recueillis à l'office du tourisme et qui sont à notre disposition. Nous découvrons alors que la villa Majorelle n'est visitable que le WE et la sorite se transformera donc en une visite de musée de l’école de Nancy.

Dans l'état d'esprit de ce groupe, il est important que les patients cherchent les solutions par eux-mêmes, sans attendre que cela vienne de l'ergothérapeute. Les préparations peuvent donc parfois durer longtemps...
Ce type de travail, le moins directif possible est issu de ma préférence psycho-dynamique, mais je l'ai retrouvé aussi, avec une certaine surprise, lors la formation que j'ai du faire sur l'éducation thérapeutique pour répondre à une demande institutionnelle. J'ai pu y découvrir la notion de travail en méta-plan, ressemblant à une sorte de grande association d'idée collective, que les personnes peuvent ensuite organiser ensemble pour répondre à une interrogation commune. Cette notion d'un travail fait avant tout par les patients, bien connu des ergothérapeutes, commence même aussi, à se décliner dans les thérapies brèves. Dans ce domaine aussi, lors de ma formation à ce type de  thérapies, nous étions fortement invités à laisser le patient travailler en priorité...Un état d'esprit d'ergothérapeute...

Sur les flyers nous trouvons donc les tarifs, jours et heures de visite. Dans la mesure où nos séances ont lieu les mardis, jour de fermeture des musées, nous ne ferons donc la sortie musée que le mercredi suivant. En attendant et après une réflexion collective sur la façon de se préparer, nous nous rendons à la médiathèque proche pour aller chercher des livres autour de ce musée. Cette visite est déjà une séance en soi autour de l'autonomie...L'un des patients attend les bras ballants que je lui dise quoi faire, un autre familier des lieux, se promène dans les rayons à la recherche du rayon art et je suggère à celui qui apprécie les ordinateurs d’initier une recherche avec le moteur de recherche de la médiathèque. Le temps qu'il trouve comment faire, nous entendons une voix (celle d'un patient dans une travée juste à côté) qui nous dit qu'il a trouvé le rayon art. Nous choisissons alors trois livres susceptibles de nous intéresser et nous repartons nous promener dans le parc en face de la médiathèque.

De retour dans le service, les livres posés sur la table, je me demande à haute voix comment nous pourrions bien préparer cette sortie. Les idées ont du mal à venir. Les deux patients les plus intéressés prennent chacun un livre et commencent à le feuilleter. Nous optons donc pour cette méthode, feuilletant à plusieurs. Comme l'un d'entre eux commence à décliner ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas, je me centre sur cette idée de ce qui plait ou pas, plutôt que d'aller vers une intention trop intellectuelle ou culturelle (savoir quels seront les artistes exposés, qu'est-ce que l'école de Nancy, ou autre chose de ce type). J'invite donc les personnes qui le souhaitent, à conserver les livres entre les deux séances et à chercher chacun une œuvre qu'ils ont envie de voir. Nous tenterons alors, comme un jeu de piste, de les trouver dans le musée. Entre les deux séances, deux patients sont  invités aussi, à prendre les flyers et à  se renseigner, par téléphone, sur les tarifs réduits dont ils peuvent ou non bénéficier. Le stagiaire ergothérapeute présent, les aidera durant la semaine, à réaliser cet appel.

Lors de la séance suivant ils nous font part des résultats, constatant qu'ils n'ont droit à aucun tarif spécial. "On paye comme tout le monde" constate R, un peu déçu d'être traité ainsi, soulignant son sentiment d'être différent et son envie de pouvoir en tirer au moins un petit bénéfice...Une occasion de parler de de cette identité de malade qu'il leur "colle à la peau" diront certains, la vivant comme quelque chose de négatif. Je souligne tout de même, avec le sourire que là, cela aurait bien arrangé celui qui regrettait tout haut d'être traité comme les autres, situation qu'il pourrait être possible de vivre positivement. La discussion tourne également autour du fait qu'il faut payer ou que la société doit payer pour eux. Je sens poindre des désistements si l'investissement financier les engagent trop...Après avoir souligné cela, je propose une piste intermédiaire. Dans la mesure où le projet était personnel au départ et que les autres membres du groupe n'en avait pas manifesté le désir de façon vigoureuse, vivant cela plutôt comme un accompagnement de M, l'institution payera les entrées. R est invité à donner les tarifs à la cadre de santé, pour qu'elle puisse débloquer la somme nécessaire.

Le jour de la sortie arrive et nous voilà partis. Nous avions déjà évoqué les deux possibilités d'arrêts de bus nous permettant de rejoindre le musée et repéré le trajet sur plan. Une fois dans le bus, M, le patient qui avait initié la sortie, nous propose de descendre à un autre arrêt qu'il reconnait. Nous apprenons alors, qu'il a vécu dans ce quartier. Nous descendons là où il le suggère et il devient donc notre guide officiel puisque nous n'avions pas repérés les lieux à partir de cet arrêt. Une adaptation de dernière minute. L'imprévisible s'est invité. M se pose sur le trottoir, passif comme à son habitude et je lui annonce tout de go que nous ne savons pas du tout comment aller au musée...Nous avons certes un plan, mais comme personne ne suggère de le sortir, je ne le fais pas non plus. Échoués sur le trottoir, nous attendons donc...Dans la mesure où M a proposé de descendre là, il finit par tenter de s'orienter, se souvenir et nous nous mettons en marche derrière lui.

Notre visite au musée commence donc par une marche souvenir dans le quartier de M et je me rends alors compte que c'était là sa principale motivation, celle dont il ne nous avait pas fait part. Il est même tout à fait possible que cette motivation lui soit inconsciente et n'ait pu émerger vraiment que dans le lieu lui-même. Tour à tour, nous passons devant les écoles et collèges, occasion d'échanger autour de cela, devant l'un des lieux d'habitation de M qui retrouve aisément le numéro et nous montre la fenêtre de sa chambre. C'est l'occasion pour les autres personnes, d'évoquer leurs lieux de vie d'enfance. Ce parcours dans les rues de son enfance permet à M de me parler de lui comme il l'avait rarement fait, ce qui s'explique aussi, par le fait que je propose le travail en groupe et que le sentiment de pouvoir partager quelque chose d'intime n'est pas évident en situation groupale. Nous parlons de ses frères qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Après cette promenade, il évoquera le désir de les revoir. Médecin, infirmiers et assistante sociale seront les collègues à qui il s'adressera pour cela.

Nous arrivons devant l'ancien lycée de M et nous allons en contempler l'entrée. Mais là, les jeunes gens à la porte et dans la cour, nous dévisagent eux aussi, avec curiosité. M parle du plan vigie pirate et des terroristes éventuels, pouvant effrayer les gens. J'évoque la surprise des personnes, devant un petit groupe de gens d'un certain âge et qui ne vont surement pas aller au lycée...2 visions à faire communiquer. La notion de regard de l'autre sur la différence, sur la peur provoquée est alors évoquée et nous parlons de leurs ressentis autour du regard parfois vécu comme dérangeant ou inquisiteur. Évoquer ce type de ressenti en pleine rue ne m'est guère familier, voir me dérange un peu, habituée à la confidentialité de salles protégées. Mais il faut bien désintoxiquer ces ressentis négatifs, dans l'instant où ils se déroulent, sous peine de les laisser s'enkyster dans un sens parfois distordu. L'avis de l'autre est alors nécessaire pour confronter des points de vue et ne pas demeurer dans une interprétation personnelle, voir délirante. Il ne s'agit pas de nier ce que la personne dit, de donner sens à un délire, ni même et surtout pas, de délivrer une vérité, mais de faire co-exister deux points de vue distingués et différenciés.

Nous repartons en direction du musée qui ouvre enfin ses portes. La visite se décline, entre des moments de concentration sur ce qui est écrit sur les panneaux, (tout au moins en début de visite quand nous ne sommes pas encore saturés d'informations) et des flâneries plus groupales que solitaires. Nous recherchons les objets qui avaient été repérés dans les livres, étonnés de la grande taille du vase de Salomon, sorte de grande amphore verte en verre et avec du mal à trouver un tout petit objet, portant un nom associé à Jeanne d'arc, perché sur une armoire. Le travail autour du cognitif est donc réalisé. Pour redonner aussi un sentiment d'identité personnelle et de capacité de choix. Je lance régulièrement, face à des vitrines ou dans des pièces, la question de ce qu'ils préfèrent. En fin de visite, il n'y a donc plus qu'un dernier choix à faire, quel a été leur objet préféré. Et là, il ne s'agit plus uniquement de mémoire et de travail autour des cognitions, mais d'un engagement dans un chemin singulier et personnel, permettant l'émergence d'un "Je" qui donne du sens au monde qui l'entoure par les choix qu'il y fait, en fonction du plaisir à contempler quelque chose de beau, d’élégant et d'esthétique.

La semaine suivante, nous reparlons du musée en feuilletant une dernière fois les livres, évoquant les œuvres ou la promenade dans le parc. Sur le plan des conséquences thérapeutiques de cette visite nostalgique au musée, deux choses sont à noter : Un autre patient, R, est allé voir la villa Majorelle le WE qui a suivi la visite (puisqu'il en avait entendu parler au musée) et M est en bonne voie de reprendre contact avec l'un de ses frères, qui, (hasard ou synchronicité), a demandé de son côté à le revoir ...





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