Information

Ce site est en constante évolution et lorsque des articles sont en travail, ils sont signalés en début de page....




Accueil » Des histoires » Petites histoires

Bouclier de défense


Le temps de parole en début de séance du groupe "Autonomie et projets" est centré sur ce que chaque personne souhaite partager avec les autres autour de son projet de vie global ou d'un plus petit projet personnel, de loisirs ou d'autre chose. Lors d'une séance, C, un patient psychotique, évoque son retour en hospitalisation pour des raisons de difficultés relationnelles dans le foyer où il vit désormais. Il est sorti récemment d'une très longue hospitalisation, après une incarcération. Des résidents l'insultent, ce qui n'arrange en rien son sentiment de persécution déjà bien présent, et il se sent de plus en plus isolé.

Lors du tour de table proposé à chaque début de séance, j'incite les autres personnes à partager avec lui des idées pour l'aider à supporter ces insultes que des personnes lui font subir. L'un des participants lui suggère de passer outre et de ne pas en tenir compte. Une des participantes le plaint et souligne que ce foyer a mauvaise réputation et raconte l'histoire d'une personne qui a eu le même genre de souci. Un autre lui suggère de répondre avec le sourire, ce qui amène des discussions autour du risque de réaction si les personnes pensent en plus, qu'il se moque d'elles. Les discussions sont fructueuses et intéressantes. Ce type d'interactions ne se fait pas toujours de façon spontanée pour des patients psychotiques. une incitation extérieure, dans ce cas celle de l’ergothérapeute, permet aux personnes d'expérimenter ce type de situation et de s'y entrainer, en quelque sorte. Cela devient possible.

Pour permettre une intégration plus concrète, un bouclier symbolique est alors proposé aux personnes qui acceptent de jouer le jeu. Cette expérience est issue de ma formation en hypnose Ericksonienne, lors de laquelle une formatrice travaillant avec des enfants, nous avait exposé ce travail autour d'un bouclier symbolique de protection, comme une intégration en soi d'une défense possible. Pour les patients psychotiques, n'ayant que peu ou pas accès à la dimension de la métaphore, leur fonction de symbolisation n'étant guère efficiente, il peut sembler difficile d'utiliser une telle technique. Le risque, en effet, est de les faire basculer dans une forme de pensée magique, en faisant miroiter que la réalisation de ce bouclier, va pouvoir les protéger vraiment.Un exemple peut être donné, d'une patiente qui, réalisant un attrape-rêves, se demandait si c'était vrai que les cauchemars allaient être retenus dans la toile de l'objet. L'utilisation d'une telle consigne nécessite donc des précautions. Il est important de la présenter comme une expérience possible, un prétexte à la discussion, une éventuelle découverte de différentes façons de faire, des partages d’expériences, etc...

Chacun et chacune réalise son bouclier
. Certains sont ronds d'autres rectangulaires et certains ressemblent aux boucliers guerriers tels qu'on les imagine. Des mots s'inscrivent, des dessins apparaissent. C prend beaucoup de temps à écrire quelque chose sur le sien. Une patiente évoque ces dessins qui mettent en lumière ce qu'elle aime et qui peut lui permettre de se protéger. Un autre évoque le mot de sécurité et parle de sa conception de ce mot. Un dessin d'arbre est l'occasion de parler du sentiment de sécurité dans la nature ou dans la ville. Certains évoquent des personnes ressources qui peuvent les aider et/ou les protéger. Les personnes présentes peuvent éprouver que la notion de sécurité est toute relative, en fonction de notre histoire et de nos ressentis. J'en profite aussi, pour évoquer la notion d'auto-massages proposés dans les séances de relaxation, et offrant une réparation très concrète du sentiment de limites et de moi-peau plus sécure...

Lorsqu'il prendra la parole dans ce partage d'expériences, C nous lira ce qu'il  a écrit et évoquera le fait qu'il pourrait peut-être s'appuyer sur le directeur du foyer. cette solution potentielle, qu'il a trouvée seule, ne lui était pas apparue lors du premier temps de discussion groupale. Ce passage par une action concrète, bouclier et écriture, lui a permis à son rythme, de se connecter à sa solution personnelle, qu'il réalisera ensuite. Cette solution ne s'est pas révélée suffisante et la piste d'un appartement personnel sera alors nécessaire. Il sera accompagné dans cette démarche par une équipe extérieure et continuera un suivi en hôpital de jour qui lui permettra de continuer à participer au groupe Autonomie et Projets.

Lorsqu'il signera le bail de son appartement, il partagera dans le groupe son inquiétude de ne pas savoir quoi acheter et surtout de ne pas savoir monter ses meubles. Une réflexion collective le conduit à se dire qu'il va demander à son curateur soit de l'aider, soit de lui indiquer quelqu'un. Les autres personnes réagiront en lui proposant des idées pour meubler son F2. Une véritable liste de courses à faire et de suggestions de meubles est alors lancée, devenant un jeu collectif qui redonne le sourire à C. Le voilà qui est au centre de l’intérêt des autres et il constate avec plaisir qu'ils se mobilisent pour lui donner des idées et même des noms de magasins de meubles.

A ma suggestion d'écrire cette liste, il sourit et dit que cela ne sera pas nécessaire. Il rit même quand quelqu’un lui rappelle de ne pas oublier le papier toilettes...La liste réelle ne lui était en fait, pas nécessaire et le simple fait d'en parler lui a suffit. L'un des patients soulignera à ce propos, qu'il avait déjà aidé ainsi quelqu'un à établir une vraie avant son installation en pension de famille. L'occasion nous est donnée de prendre des nouvelles de ceux qui sont sortis. Un temps d'échanges autour de ceux et celles qui sont dehors, dans un dehors qui devient donc accessible puisque d'autres l'ont fait, qui devient moins dangereux et anonyme, puisque des personnes connues s'y trouvent, et même plutôt bien. Des échanges qui permettent de se projeter dans un ailleurs humanisé par d'autres.



| |
Ergopsy - 2015
Infos légales