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Bouclier de défense


L'animation d'un groupe nécessite de pouvoir analyser ce qui se joue pour chaque personne, en tenant compte du fait que cela se déroule dans une situation groupale qui modifie donc le vécu de chacun. Cette alternance du "nous" au "je" nous est familière, car nous constitutions nos liens dans le rapport à l'autre. Parler de soi en toute sécurité dans une groupe, nécessite pour toute personne, d'établir des liens suffisamment sécurisants avec les autres participants et demande à chacun et chacune de posséder un sentiment de sécurité interne raisonnablement efficace. Ce qui est valable pour toute personne, devient un peu plus compliqué pour des patients psychotiques pour qui le sentiment d'être distingué d'autrui  et de posséder un sentiment de sécurité interne et avec les autres, sont autant d’éléments pouvant être perturbés par le vécu dissociatif ou les éléments de sentiment de persécution. Le sentiment de sécurité personnel est à travailler en thérapie individuelle et pourra se constituer dans un cadre contenant et dans une relation sécurisante. Le sentiment de sécurité interne peut aussi être renforcé par un travail autour du groupal.

Le sentiment de sécurité interne peut être regardé sous différents angles. Et l'un d’eux est la notion de la création possible ou non, d'un lien que l'on nomme "sécure". Ce mot a été développé, en particulier par John Bowlby. C'est un psychiatre et psychanalyste célèbre pour ses travaux sur la théorie de l'attachement, c'est à dire la création d'un lien entre le bébé et la personne qui prend soin de lui, le plus souvent, d'une façon cohérente et suffisamment continue. L'enfant, sur la base de ces premières relations, va alors intégrer en lui, des schèmes de relation (formes-type), aussi nommés "modèle opérant interne des relations sociales". C'est ainsi que la qualité les premières relations de l'enfant seront la source, le prototype, de toutes les autres relations sociales ultérieures. La qualité des liens d'attachement qu'il est possible de tisser avec les autres, s’enracine donc dans l'expérience initiale, mais aussi dans toutes les expériences relationnelles ainsi que dans l'environnement où ces expériences se déroulent. L'attachement, comme création d'un lien avec autrui, reste donc mobilisable durant toute notre vie.

Ce sont des psychologues du développement qui ont approfondi les travaux de Bowlby. Mary Ainsworth (psychologue écossaise) a vérifié les principes de Bowlby et identifié 3 schèmes d'attachement que peut développer un enfant : sécure, évitant, anxieux/ambivalent (ou résistant). Les deux derniers types de lien sont dits insécures. Elle créé un outil au nom particulier la "situation étrange" qui permet d’analyser les situations de séparation et de retrouvailles. Mary Main, états-unis, également psychologue du développement, a ajouté quand à elle, un quatrième type d'attachement qui est nommé: désorganisé/désorienté et qui se traduit par une incapacité à établir des stratégies efficaces en réponse à des situations stressantes.

Ces catégories peuvent nous donner d'éventuelles pistes d’analyse de la situation thérapeutique, dès qu'il est question d'une création de liens relationnels et ceci, d'une façon assez simple. Cette grille de lecture peut permettre d'entendre et de comprendre certaines réactions d'insécurités de nos patients, sans oublier non plus, que le sentiment d'insécurité interne d'une personne psychotique, prend aussi sa source dans le délire de persécution. Ce délire peut être entendu comme une façon de tenter de construire un lien avec l'extérieur, même si ce lien est ressenti comme mauvais. Comment peut-on alors proposer de travailler autour du sentiment de sécurité personnel et groupal? L'un ne va pas sans l'autre, mais le groupe peut parfois être source de soutien (étayage et narcissisme groupal) ou d'angoisse (angoisse de morcellement et de dilution au sein du groupe).

Une petite histoire vient raconter une expérience "réussie"...De celles que l'on retient et que l'on a envie de partager...



Partage verbal des stratégies

Le temps de parole en début de séance du groupe "Autonomie et projets" est centré sur ce que chaque personne souhaite partager avec les autres autour de son projet de vie global ou d'un plus petit projet personnel, de loisirs ou d'autre chose. Lors d'une séance, C, un patient psychotique, évoque son retour en hospitalisation pour des raisons de difficultés relationnelles dans le foyer où il vit désormais. Il est sorti récemment d'une très longue hospitalisation, après une incarcération. Des résidents l'insultent, ce qui n'arrange en rien son sentiment de persécution déjà bien présent, et il se sent de plus en plus isolé.

Lors du tour de table proposé à chaque début de séance, j'incite les autres personnes à partager avec lui des idées pour l'aider à supporter ces insultes que des personnes lui font subir. L'un des participants lui suggère de passer outre et de ne pas en tenir compte. Une des participantes le plaint et souligne que ce foyer a mauvaise réputation et raconte l'histoire d'une personne qui a eu le même genre de souci. Un autre lui suggère de répondre avec le sourire, ce qui amène des discussions autour du risque de réaction si les personnes pensent en plus, qu'il se moque d'elles. Les discussions sont fructueuses et intéressantes. Ce type d'interactions ne se fait pas toujours de façon spontanée pour des patients psychotiques. une incitation extérieure, dans ce cas celle de l’ergothérapeute, permet aux personnes d'expérimenter ce type de situation et de s'y entrainer, en quelque sorte.

Cela devient possible à nommer , puis à se représenter et donc à pouvoir exister.



Une stratégie concrète

Pour permettre une intégration plus concrète, un bouclier symbolique est alors proposé aux personnes qui acceptent de jouer le jeu. Cette expérience est issue de ma formation en hypnose Ericksonienne, lors de laquelle une formatrice travaillant avec des enfants, nous avait exposé ce travail autour d'un bouclier symbolique de protection, comme une intégration en soi d'une défense possible. Pour les patients psychotiques, n'ayant que peu ou pas accès à la dimension de la métaphore, leur fonction de symbolisation n'étant guère efficiente, il peut sembler difficile d'utiliser une telle technique. Le risque, en effet, est de les faire basculer dans une forme de pensée magique, en faisant miroiter que la réalisation de ce bouclier, va pouvoir les protéger vraiment.Un exemple peut être donné, d'une patiente qui, réalisant un attrape-rêves, se demandait si c'était vrai que les cauchemars allaient être retenus dans la toile de l'objet. L'utilisation d'une telle consigne nécessite donc des précautions. Il est important de la présenter comme une expérience possible, un prétexte à la discussion, une éventuelle découverte de différentes façons de faire, des partages d’expériences, etc...

Chacun et chacune réalise son bouclier
. Certains sont ronds d'autres rectangulaires et certains ressemblent aux boucliers guerriers tels qu'on les imagine. Des mots s'inscrivent, des dessins apparaissent. C prend beaucoup de temps à écrire quelque chose sur le sien. Une patiente évoque ces dessins qui mettent en lumière ce qu'elle aime et qui peut lui permettre de se protéger. Un autre évoque le mot de sécurité et parle de sa conception de ce mot. Un dessin d'arbre est l'occasion de parler du sentiment de sécurité dans la nature ou dans la ville. Certains évoquent des personnes ressources qui peuvent les aider et/ou les protéger. Les personnes présentes peuvent éprouver que la notion de sécurité est toute relative, en fonction de notre histoire et de nos ressentis. J'en profite aussi, pour évoquer la notion d'auto-massages proposés dans les séances de relaxation, et offrant une réparation très concrète du sentiment de limites et de moi-peau plus sécure...

Lorsqu'il prendra la parole dans ce partage d'expériences, C nous lira ce qu'il  a écrit et évoquera le fait qu'il pourrait peut-être s'appuyer sur le directeur du foyer. cette solution potentielle, qu'il a trouvée seule, ne lui était pas apparue lors du premier temps de discussion groupale. Ce passage par une action concrète, bouclier et écriture, lui a permis à son rythme, de se connecter à sa solution personnelle, qu'il réalisera ensuite. Cette solution ne s'est pas révélée suffisante et la piste d'un appartement personnel sera alors nécessaire. Il sera accompagné dans cette démarche par une équipe extérieure et continuera un suivi en hôpital de jour qui lui permettra de continuer à participer au groupe Autonomie et Projets.

Lorsqu'il signera le bail de son appartement, il partagera dans le groupe son inquiétude de ne pas savoir quoi acheter et surtout de ne pas savoir monter ses meubles. Une réflexion collective le conduit à se dire qu'il va demander à son curateur soit de l'aider, soit de lui indiquer quelqu'un. Les autres personnes réagiront en lui proposant des idées pour meubler son F2. Une véritable liste de courses à faire et de suggestions de meubles est alors lancée, devenant un jeu collectif qui redonne le sourire à C. Le voilà qui est au centre de l’intérêt des autres et il constate avec plaisir qu'ils se mobilisent pour lui donner des idées et même des noms de magasins de meubles.

A ma suggestion d'écrire cette liste, il sourit et dit que cela ne sera pas nécessaire. Il rit même quand quelqu’un lui rappelle de ne pas oublier le papier toilettes...La liste réelle ne lui était en fait, pas nécessaire et le simple fait d'en parler lui a suffit. L'un des patients soulignera à ce propos, qu'il avait déjà aidé ainsi quelqu'un à établir une vraie avant son installation en pension de famille. L'occasion nous est donnée de prendre des nouvelles de ceux qui sont sortis. Un temps d'échanges autour de ceux et celles qui sont dehors, dans un dehors qui devient donc accessible puisque d'autres l'ont fait, qui devient moins dangereux et anonyme, puisque des personnes connues s'y trouvent, et même plutôt bien. Des échanges qui permettent de se projeter dans un ailleurs humanisé par d'autres.




Pour aller plus loin : Oeuvres de J.Bowlby
Attachement et perte, vol 1, "L'attachement", Paris, PUF, 2002
Attachement et perte, vol 2, "La séparation, angoisse et colère", Paris, PUF, 2007
Attachement et perte, vol 3, "La perte, tristesse et dépression", Paris, PUF, 2002





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