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Un pull pour le froid


S est hospitalisé dans le cadre d'une sortie de détention où il a purgée une longue peine et d'une psychose décompensée à l'occasion de cette sortie. Après une hospitalisation sous contrainte qui a duré 1 mois et durant laquelle j'ai pu faire sa connaissance et commencé à tisser des liens, il est transféré dans l'unité d'hospitalisation libre. Les questions soulevées par sa future sortie, dans une ville qu'il ne connait plus et sans famille pour le soutenir, nous engagent alors vers un travail d'équipe autour de son autonomie dans la vie quotidienne.


Un bilan Eladeb met en évidence des difficultés d'interactions avec les autres, à la fois pour un problème de langue car il est étranger et à la fois en raison d'une difficulté à entrer en relation avec autrui, à cause d'un sentiment d'être rejeté, stigmatisé. Des sentiments diffus de persécution en sont une cause importante.  Il évoque aussi une peur de prendre le bus et de se perdre. Sur un plan plus concret et plus immédiat, il insiste sur la nécessité d'aller s'acheter un pull. Ce dernier point semble pour lui, tout aussi important que ses questionnements sur son futur lieu de vie. Il identifie très bien les acteurs pouvant l'aider et notamment l'assistante sociale.


Lorsque nous l’accueillons à la première séance du groupe AP ("Autonomie et projets"), après le premier temps de parole, les patients présents décident pour l'intégrer, d'utiliser le jeu des loisirs. Ils considèrent en effet, que ce jeu qui permet de parler des activités de loisirs pourrait aider S à se trouver des loisirs "pour quand il sortira". Ce souci de l'autre est impulsé par mes questions sur ce que nous pourrions faire pour intégrer S. Nous jouons donc au jeu des loisirs et nous apprenons que S aimait bien le foot, mais se considère comme trop vieux, qu'il aimait bien le cinéma mais n'y est pas allé depuis un moment et qu'il ne fait pas d'activités de loisirs. Ce partage autour des loisirs lui permet d'entrer dans un sentiment de sécurité dans le groupe. La création d'un sentiment groupal de co-présence et de co-responsabilité est l'un des enjeux de cet atelier et il semble là atteint pour S qui sourit et parle de plus en plus facilement au fil de la séance.

il souligne le fait qu'il ne connait plus très bien la ville, sans dire que c'est parce qu'il était en détention. Dans la mesure où le groupe commence à peine et que nous n'avons pas encore tout notre matériel, la stagiaire présente ira récupérer des plans de Nancy pour la séance suivante. Lors d'une autre séance, nous nous pencherons donc sur les plans et nous cherchons les rues qui lui sont connues, pour partir de son savoir personnel. J'invite alors les autres personnes à l'aider à décrypter le plan, à nommer les lieux clefs de la ville (gare,place Stanislas, monuments, etc...). S reparle de son besoin de vêtements et surtout d'un pull. Je demande aux autres personnes où ils iraient eux pour acheter un pull et des idées fusent, cohérentes et adaptées dans la mesure où d'emblée, l'un des patients lui demande s'il veut y mettre beaucoup d'argent ou pas...Après avoir tenté de situer à peu près les magasins proposés, nous constatons qu'il n'est pas aisé de faire cela sur un plan. Je suggère que cela pourrait être l'occasion d'une sortie, et je demande aux autres patients s'ils auraient, par hasard, des courses à faire aussi. C'est le cas pour l'un d'entre eux, mais les 2 autres disent que sortir en ville leur plairait bien aussi. Rendez-vous est pris pour la semaine prochaine. Nous donnons donc à chacun un plan des bus pour une étude préparatoire et permettre de penser à la sortie entre les deux séances.

Nous évoquons notre sortie en réunion de synthèse et notre assistante sociale en profite pour demander s'il serait possible de montrer à S comment se rendre en bus à un rendez-vous où il lui a été demandé d'aller de façon autonome et cela l'angoisse à l'avance, nous dit-elle. Nous proposons de grouper les deux interventions, pull et repérage. La semaine suivante, nous désignons un "responsable", avec son accord, qui va expliquer à S comment et où prendre le bus. Il sera Monsieur Bus...Et nous voilà partis. R explique donc à S, les mystères du bus, la façon de repérer où l'on se trouve et comment lire les différents panneaux. J'insiste bien sur le fait que R utilise ainsi des capacités et des ressources, pour les transmettre à S. Comme je ne suis guère à l'aise avec les transports en commun (un comble pour une ergothérapeute!), j'utilise cet état de fait, dont je fais bien sûr part aux patients que cela enchante, pour souligner que R est le plus compétent pour transmettre ces compétences à S. La position basse qu'il est important d'utiliser dans les séances, m'est d'autant plus facile à mettre en place, qu'effectivement, je ne sais réellement pas très bien le faire...

La sortie se passe bien, avec l'aide d'une jeune stagiaire infirmière. Cette dernière se révélera plutôt surprise que je ne rectifie pas l'orientation du groupe quand nous nous dirigeons d'un pas assuré dans la mauvaise rue, en suivant le premier patient de la troupe qui marche sans vraiment regarder où il va. J'attends que quelqu'un s'en rende compte, sans que cela repose sur moi. Je souligne que nous avons un meneur, un marcheur qui entraine les autres, juste histoire de rappeler que je ne me situe pas dans ce rôle. Tout de même, au bout d'un moment je rappelle (subtilement...) le nom de la rue, un peu ennuyée tout de même de devoir parcourir toute la longue rue dans laquelle nous sommes. Je n'aurais surement pas du...Une fois le repérage des lieux fait, avec forces demandes aux autres patients d'aider S à trouver des points de repères et quelques remarques admiratives autour de la porte de pierre bien repérable à l'arrêt du bus, nous repartons vers le but initial de S: l'achat du pull. La jeune stagiaire infirmière, soucieuse que S ne se perde pas pour aller à son rendez-vous, lui propose alors de lui écrire le nom de l'arrêt de bus et de la rue sur un papier, une offre que S décline, soulignant qu'il se sent capable de refaire le chemin.

Une fois arrivés dans le magasin, après avoir constaté la disparition de celui qu'il connaissait, S commence sa recherche. J'en profite pour demander aux autres patients quel style de vêtements ils portent. Et nous voici lancés dans un shopping imaginaire, voir dans des propositions de relooking, chères à certaines émissions, qu'un patient cite d'ailleurs au passage. Lors des essayages, nous en faisons donc un jeu, tous alignés sur des fauteuils et donnant notre avis sur les choix de S qui sort se regarder dans la glace. Il se révèle ravi de ce défilé de mode et cela est d'autant plus étonnant que ce patient a plutôt tendance à se sentir intrusé par le regard de l'autre, voir parfois même persécuté! Nous poursuivons donc dans ce sens ludique, y compris un patient habituellement plutôt taciturne qui se révèle ravi de donner son avis.  Certes, les vendeuses ont l'air un peu interloquées par notre petit groupe, mais elles restent souriantes et discrètes. Les essayages permettent à S de choisir deux pulls et d'affirmer ses préférences personnelles. S se débrouille pour payer ses achats et nous repartons dans la ville.

Lors de nos conversations autour du choix du pull, mes oreilles psycho-dynamique ont entendu des choses autour du sentiment de sécurité de cette enveloppe corporelle. Est-il si anodin que cela d'entendre une personne psychotique dire qu'elle a besoin d'un pull chaud et épais, qui ait de la tenue et de la solidité? Que dire quand l'un d'entre eux, souligne qu'il ne choisit que du noir et qu'il a ainsi l'impression de se sentir bien? Que peut-on entendre quand une personne dit à une autre que cela lui va bien, emporté par l'élan du groupe, alors qu'il lui est habituellement impossible de dire quelque chose de positif à quelqu'un? La notion du moi-peau de D. Anzieu, chère à mes neurones, s'est largement invitée dans cette sortie. Il a été question de toucher agréable, d'enveloppes rassurantes suffisamment "couvrantes", de protection suffisante ou pas en termes de chaleur, de contact avec la peau d'une laine qui peut potentiellement gratter, de sentiment d'avoir ou non besoin de plusieurs couches, bref, de quoi faire tout un article sur le Moi-peau! Le fait d'avoir conscience de ce qui se joue dans ces choix, conversations ou autres, me permet de renforcer le vécu des patients. Souligner l'importance du sentiment de sécurité en lien avec cette seconde peau vestimentaire, va permettre de donner du sens à ce qui se déploie et se dit, et donc de relier une situation de l’instant présent, à une histoire personnelle, à une façon d'être. Finalement, Anzieu m'aide à donner du sens, même en dehors de séances thérapeutiques, prévues et pensées à l'avance, même pour un "simple" achat de pull.

Je propose alors, d'aller boire ou grignoter quelque chose, pour une oralité conviviale. Se pose la question de savoir qui va donc bien payer ces agapes collectives. Faudra-t-il que chacun paye ou la "mère" institutionnelle va t'elle s'en charger? L'euro symbolique est la règle habituelle et une fois ce problème réglé, nous allons déguster des gaufres dans un salon de thé. S mangera un sandwich avec des étoiles dans les yeux, évoquant combien c'est meilleur que la nourriture de l’hôpital. Je me retiens de parler diététique au c½ur de ces plaisirs gustatifs et je me contente de souligner qu'il leur est tout à fait possible de refaire ce type de sortie de manière autonome. J'apprendrais, plus tard, que deux des patients de ce groupe, sont allés quelques jours après, déguster un kebab ensemble...Nous rentrons et Monsieur Bus nous guide avec efficacité. Il sourit lorsque nous le remercions de nous avoir ramené à bon port, soulignant que, tout de même, il aimerait bien vivre ailleurs que dans ce port là, même s'il est quand même (un peu) hospitalier.





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